Je viens de finir « Cabane d’Abel QUENTIN.
Quel livre étrange, et quel sentiment partagé au moment de le refermer ! Il y a des romans dont on comprend immédiatement qu’ils nous ont plu, et d’autres, plus déroutants, qui continuent de nous travailler longtemps après la dernière page. Cabane fait incontestablement partie de cette seconde catégorie. Une lecture que j’ai beaucoup aimée, mais qui m’a aussi laissée perplexe, tiraillée entre l’intérêt immense que suscite son sujet et une certaine distance ressentie à l’égard de ses personnages.
L’histoire, pourtant, avait tout pour me séduire. Berkeley, Californie, au milieu des années 1970. Quatre étudiants aux profils et aux horizons radicalement différents : Mildred et Eugene Dundee, un couple d’Américains, Paul Quérillot, un Français, et Johannes Gudsonn, un Norvégien. Tous quatre se voient confier une mission : rédiger un rapport, le fameux Rapport 21, destiné à simuler l’état de notre planète à l’horizon 2050, en prenant en compte cinq grands facteurs : la démographie, la pollution, la production industrielle, l’exploitation des ressources non renouvelables et la production alimentaire. Aidés par un ordinateur IBM 360, affectueusement surnommé « Gros Bébé », ils vont aboutir à une conclusion aussi implacable que terrifiante : notre modèle de développement nous conduit tout droit à l’effondrement.
Car derrière cette fiction se cache une histoire bien réelle, celle du Rapport Meadows, publié en 1972, qui alertait déjà sur les limites de la croissance et la nécessité de repenser radicalement notre modèle de société. Abel Quentin s’empare de cette vérité historique pour imaginer le destin de ces quatre lanceurs d’alerte, soudain propulsés sous les projecteurs après le succès retentissant de leur publication. Que faire lorsque l’on a annoncé au monde une catastrophe que personne ne semble véritablement vouloir éviter ? Comment vivre avec cette lucidité, cette notoriété et, surtout, cette impuissance ?
C’est là que le roman prend toute son ampleur. À travers des trajectoires individuelles que tout oppose, Abel Quentin explore les bouleversements intimes, politiques et sociaux provoqués par cette prise de conscience. Les personnages, si différents dans leurs origines, leurs convictions et leurs aspirations, vont chacun tenter, à leur manière, de composer avec ce qu’ils ont contribué à révéler. Et c’est peut-être cette hétérogénéité qui fait toute la richesse du récit : observer comment une même vérité peut engendrer des réactions, des engagements et des renoncements radicalement opposés.
Mais Cabane est aussi un roman profondément inquiétant, qui résonne douloureusement avec notre époque. La montée des extrémismes, les théories complotistes, le rejet de la science et la défiance envers les discours d’alerte dessinent une société de plus en plus fracturée. Le détour par l’histoire bien réelle de Theodore Kaczynski, alias Unabomber, qui a terrorisé les États-Unis pendant près de deux décennies, vient encore assombrir le tableau. Comment une inquiétude légitime face à la destruction du vivant peut-elle se transformer en une idéologie radicale et meurtrière ? Où se situe la frontière entre la lucidité, la révolte et le basculement dans la folie destructrice ? Autant de questions qui traversent le roman et qui, loin d’appartenir au passé, trouvent aujourd’hui un écho particulièrement troublant.
Je dois bien l’avouer, cette lecture a également nourri mon éco-anxiété, déjà bien présente. Comment ne pas ressentir une forme de vertige face à ces alertes lancées il y a plus de cinquante ans et qui semblent, pour une large part, toujours d’actualité ? Nous sommes quotidiennement abreuvés de nouvelles alarmantes sur le climat, la biodiversité et l’épuisement des ressources. Le constat est accablant, les perspectives souvent angoissantes et le sentiment d’impuissance, parfois, immense. Cabane ne cherche pas à nous rassurer. Il nous confronte au contraire à cette idée vertigineuse : et si nous savions depuis tout ce temps, sans jamais parvenir à changer véritablement de cap ?
La dernière partie du roman, consacrée au Norvégien Johannes Gudsonn, est sans conteste celle qui m’a le plus captivée. Insaisissable, presque fantomatique, Gudson joue l’Arlésienne et joue avec notre patience et nos nerfs, se dérobant là où l’on croit enfin pouvoir le saisir. Cette dernière partie apporte au récit une profondeur et une intensité particulières, et c’est sans doute à ce moment-là que j’ai été le plus pleinement happée par l’histoire.
Alors pourquoi ce sentiment mitigé ? Peut-être parce que, malgré la puissance du sujet et l’intelligence de sa construction, j’ai parfois eu du mal à entrer véritablement dans le récit. Le rythme de l’écriture m’a quelquefois freinée et, surtout, je n’ai jamais réussi à éprouver une réelle empathie pour les personnages. Je les ai observés évoluer, se débattre avec leurs contradictions, leurs ambitions et leurs désillusions, mais sans parvenir à m’attacher à eux. Une certaine froideur s’est installée entre eux et moi, bridant parfois les émotions que cette histoire aurait pourtant pu susciter.
Et pourtant, étrangement, plus je laisse ce livre décanter, plus je l’apprécie. Peut-être est-ce précisément ce genre de roman qui nécessite un peu de recul, qui poursuit son chemin en nous bien après avoir été refermé. Je reste partagée, mais je crois que Cabane gagne à être digéré, à laisser infuser ses idées, ses questionnements et son inquiétante résonance avec le monde actuel.
Je ne suis sans doute pas la meilleure ambassadrice de ce livre, tant mes réserves côtoient mon admiration. Mais ce serait dommage de s’arrêter à cette première impression. Car au-delà de mes difficultés à m’attacher aux personnages, Abel Quentin signe un roman ambitieux, documenté et profondément actuel, qui interroge notre rapport au progrès, à la vérité et à notre propre capacité à nous remettre en question.
Alors oui, malgré mes réserves, je vous conseille de lire Cabane. Prenez le temps de vous y installer, laissez-vous porter, ou parfois bousculer, et surtout, laissez-le décanter. Il se pourrait bien qu’il vous accompagne longtemps après l’avoir refermé.
En attendant, réfugions-nous dans la Cabane, avant que l’humanité ne finisse par scier elle-même la branche sur laquelle elle est assise..